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Amour, puissance ou faiblesse?

Vendredi 13 novembre 2015. Paris, et la France entière sont touchés de plein fouet par des attentats terroristes qui auront provoqué la mort de 130 personnes, et blessé de nombreuses autres. Les réactions et mouvements solidaires n’ont pas tardé à se manifester sur Internet, et bien entendu, des camps aux sensibilités différentes se sont formés avec, entre autres, des oppositions sur la notion d' »Amour ».

Parler d’Amour en période de violences n’est pas chose aisée tellement cette notion reste incomprise. Dans les milieux de la spiritualité notamment, les valeurs d’Amour universel, de pardon, d’écoute, de compassion sont des notions de la plus grande importance. L’Amour y apparaît comme une force extrêmement puissante, devant laquelle rien ne peut résister. L’image souvent véhiculée pour illustrer ce fait est que l’on ne peut pas lutter contre l’obscurité par de l’obscurité, et que seule la lumière peut y parvenir, d’où l’image des bougies pour illustrer cet article.

Mais ces beaux discours ont tendance à irriter ceux qui pensent que cette posture de « rester en amour » devant des actes barbares est une marque de faiblesse, et que si l’on ne se défend pas face à une agression, on prend le risque de perdre ses libertés, voire même sa vie. Pour ceux-là, l’Amour est perçu comme « gnan gnan ». La phrase « trop bon trop con » se répète alors comme un leitmotiv, semblant justifier l’intervention systématique de la violence en réponse à la violence. On associe alors, à tort, Amour et Faiblesse, Amour et inconscience.

Ce dialogue de sourds peut être perçu comme le résultat d’une méprise sur ce que l’on met derrière le mot « Amour », que l’on utilise pour qualifier de nombreuses choses très différentes. Il faut dire que le langage moderne est relativement pauvre en ce sens. Si l’on se réfère au grec ancien, il existe 4 mots pour qualifier l’amour:

  • Agapè (ἀγάπη / agápê) : l’amour désintéressé, divin, universel, inconditionnel
  • Éros (ἔρως / érôs) : l’amour naturel, la concupiscence, le plaisir corporel
  • Storgê (στοργή / storgế) : l’affection familiale, l’amour familial
  • Philia (φιλία / philía) : l’amitié, l’amour bienveillant, le plaisir de la compagnie

L’amour dont parlent les ardents défenseurs de la paix, correspond ici à Agapè, l’amour inconditionnel, universel, voire divin. Il s’agit d’un état, vécu en pleine conscience, qui n’a rien à voir avec la faiblesse. Il s’agit même à mes yeux de l’une des plus grandes forces qu’un être humain peut être amené à manifester durant son existence terrestre.

Courage ou inconscience? L’importance du discernement en Amour.

Etre en état d’amour véritable, en état d’Agapè, c’est arriver à conserver son calme intérieur, son esprit clair, ses intentions pures, ne pas céder à la peur, alors que l’on doit faire face à des évènements violents. C’est avoir pleinement conscience du danger, et pourtant, choisir délibérément une posture d’ouverture à ce qui est, ceci pour laisser de l’espace à quelque chose de neuf d’émerger, pour permettre à des consciences d’évoluer. C’est renvoyer à l’autre, malgré son attitude agressive, une image d’amour, de paix, pour lui rappeler que lui aussi, il peut revenir à cet état. Pour lui montrer qu’il peut être pardonné, compris, et qu’il a le droit de changer. Etre en Amour, c’est ainsi arriver à dépasser l’attachement à sa propre vie, pour privilégier quelque chose qui nous dépasse totalement. Et il n’y a rien de faible là-dedans.

fleur-fusil

 

Vivre cet Amour, c’est aussi, pourtant, savoir faire preuve de discernement, et c’est là qu’apparaît la différence entre Courage et Inconscience. Parfois, les personnes en face de soi sont fermées à tout changement, perdues dans leur conditionnement, leur émotionnel, leurs pensées négatives, leur peur, leur colère, et tout l’Amour du monde ne pourrait parvenir à leur permettre ce changement. Le discernement revêt là toute son importance, car accueillir les bras ouverts, une fleur à la main, un animal sauvage totalement enragé ne laisse que peu d’espoir à une issue favorable. Dans ce genre de situation, la fermeté semble être une réponse plus adaptée.

Se poser les bonnes questions pour sortir du jugement, et de la colère

Une attitude non-violente devrait toujours être la première chose à tenter, pour laisser une chance au conflit de se terminer pacifiquement. Laisser la porte ouverte au changement, aux évolutions de conscience, au pardon réciproque, à l’écoute. Si personne n’ouvre cette porte, comment peut-on espérer que les choses se terminent favorablement un jour? Une posture d’ouverture d’esprit, d’écoute de l’autre, et de non jugement est pour cela nécessaire. Pour parvenir à cet état de non jugement, on peut déjà se poser quelques questions, qui peuvent nous guider vers une plus grande compréhension de l’autre:
Votre « ennemi », aussi détestable soit-il, comment en est-il arrivé là? Quelle est son histoire, son enfance? De quelles violences a-t-il lui même été victime? Quelles manipulations a-t-il subi? Est-il le véritable responsable ou juste une marionnette, de la chair à canon, créé de toute pièce par d’autres qui sont en cet instant confortablement installées devant leur écran de télévision, à se délecter de ce chaos généralisé?

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Pour pouvoir légitimement porter un jugement sur une personne, ou sur un groupe de personnes, il faudrait avoir une réponse à tout cela, en toute objectivité. Mais qui peut y prétendre, à part peut-être Dieu lui-même?

Une réponse violente, aveugle et systématique à un acte barbare est tout aussi violent que l’acte qui l’a engendré, car il se fait sans discernement, sans prise en considération des causes véritables de la situation.

Si toutefois il s’avère que la « force » est la seule issue possible, et qu’elle est finalement appliquée, elle ne devrait jamais se faire sur le coup de la colère ou de la haine. Elle devrait être expliquée clairement, en des termes auxquels chacun pourrait être capable d’adhérer, en dehors de toute appartenance religieuse, nationale, sociale, ethnique, etc… En des termes universels (uni-vers-elle). Il ne s’agit plus alors à mes yeux de « violence », mais plutôt de « fermeté », une « fermeté » dans l’Amour.

Lâcher des bombes sur toute une ville en réponse à des attaques terroristes n’a rien de courageux. Stigmatiser un groupe ethnique, religieux, ou social, n’a rien d’un comportement éclairé.
Le véritable Amour se doit d’être fort, puissant, au-delà des tumultes émotionnels que peuvent susciter nos interactions avec les autres ou avec les évènements extérieurs. Cet Amour peut être ferme, faire usage de la force quand cela semble être la seule issue possible, mais il se doit d’être sans colère, mature, serein, éclairé. Il se doit de garder une vision globale de la situation, loin de toute influence, de toute idéologie, de toute appartenance à quelque groupe que ce soit, et loin de toute manipulation.

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La plus belle image que j’ai trouvé jusqu’à présent de cet Amour est celle d’une mère aimante (ou d’un père bien entendu!), qui découvre son très jeune enfant armé d’un gros couteau. Que fait-elle alors? Elle va le lui ôter des mains, en usant de fermeté si nécessaire, afin de mettre son enfant à l’abri. Elle agit ainsi par Amour, et par compréhension pleinement consciente de la situation. Elle n’agit pas par colère contre son enfant, car elle sait qu’il n’a pas conscience de ce qu’il est en train de faire. Elle use de fermeté par Amour, puis elle pourra expliquer à son enfant pourquoi ce qu’il faisait était dangereux. Elle a fait preuve de discernement, et a agi en pleine conscience, fermement, mais avec Amour.

 

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