noir

La conquête du Néant

Un dimanche matin sans les enfants. Hier, après une grande randonnée en solitaire avec ma chienne dans les Monts de Lacaune, de retour à la maison, j’ai fait le ménage, la lessive, préparer des plats pour plusieurs jours. C’était une journée bien remplie, comme on a tous l’habitude de les enchaîner. A tel point que lorsque ce rythme effréné s’interrompt soudain, on en est presque surpris…

Rien à faire, personne à voir, tel est le constat évident en me levant ce matin. Pour beaucoup, se retrouver ainsi, totalement désoeuvré, sans but, même si il ne s’agit que de quelques heures, est quelque chose de terriblement angoissant. Ca l’était pour moi aussi, il y a juste quelques années de ça. Les modèles d’éducation occidentaux nous apprennent dès le plus jeune âge à ne pas rester sans rien faire. A nos vies très chargées, s’ajoute une sollicitation permanente de nos sens au travers de tous les médias de communication, internet n’ayant pas arranger les choses. On se parle par textos dès que l’ennui guette, on parcourt les actualités, tout est bon plutôt que ce sentiment d’ennui, de vide, de solitude. Remplir le temps, à tout prix, comme si la seule idée de nous retrouver seul avec nous même nous était insupportable.

mom_outofcontrol_heath-robbins-1024x708

Ne rien faire, est perçu comme une perte de temps, et la vie est si courte. Alors on lance des projets à tout bout de champ, on sort pour rencontrer des amis et pour se distraire, on multiplie les histoires qui remplissent nos vies et nos cœurs de joies et de peines. Le mental s’éparpille, se fragmente. Pourtant derrière le rideau d’illusion de ces vies bien remplies, se cache parfois beaucoup de tristesse et de solitude, pour peu qu’on prenne la peine de gratter la surface. Une quête effrénée qui semble rarement atteindre son but.

On cherche quelque chose que l’on ne trouve pas, par faute peut-être de savoir de quoi il s’agit. Et on fuit la seule chose qui pourrait nous aider à la trouver. Cette chose, ce n’est pas un meilleur travail, une belle voiture, une nouvelle maison, ni même une rencontre amoureuse. Toutes ces choses qui remplissent nos vies à un instant donné, peuvent nous être retirées à tout instant. Tout amour peut se transformer en déception et colère. Toutes ces choses, temporaires, fragiles, font nos forces autant que nos faiblesses.
Et si cette chose, c’était nous mêmes?
Pourquoi ne parvenons-nous pas à vivre dans le bonheur, la joie, l’amour, alors même que nous vivons dans un niveau de confort matériel rarement atteint jusque là (pour ceux qui ont la chance d’en bénéficier) ? On s’obstine à chercher dans les objets,  les expériences, les personnes, ce qui nous rendra véritablement heureux, car on oublie que le bonheur est avant tout un état, qui peut émerger de notre être sans apport extérieur, comme l’amour et la joie.

Les expériences mystiques que j’ai pu vivre jusqu’à présent, de même que mes lectures et mes rencontres,  ont largement enrichi mes réflexions personnelles sur la vie, sur qui nous sommes, sur pourquoi nous sommes là, et pourquoi nous nous maintenons dans la souffrance avec autant d’obstination parfois!

Si je regarde mon parcours personnel, l’une des étapes fondamentales de mon processus d’éveil a été d’affronter ma peur du Néant. Au niveau mystique, le Néant peut être mis en rapport avec « arupa loka », le monde du sans-forme.

Certaines de ces expériences ont été déterminantes pour moi. A quelques rares reprises, ma conscience s’est projetée dans des mondes que j’appelais alors « les royaumes de Dieu ». Des royaumes où des êtres lumineux immenses flottaient dans un Néant infini, emplies de paix, et de grâce. Je ne me suis jamais attardée à essayer de savoir quelle était la part de réalité ou non dans ces expériences. Ces êtres existent-ils vraiment, ou sont-ils juste des projections de mon esprit? Je pourrais y réfléchir toute ma vie durant sans être capable de répondre à cette question, mais est-ce vraiment important? J’ai appris avec le temps à lâcher le mental, à ne plus essayer forcément de comprendre, d’expliquer, de justifier. Cela me permet de me concentrer sur l’expérience elle-même, qui elle est bien réelle, même si je reste incapable de l’interpréter. L’effet que peut avoir l’expérience sur ma conscience, il n’y a que cela qui m’importe vraiment.

Dans ce cas-là donc, le fait de me retrouver dans ces royaumes que j’ai alors jugé comme étant de loin plus évolués que le notre,  m’a remplie de questionnements, notamment par rapport à ma vie ici sur terre, où je suis sans cesse en train de courir à droite et à gauche, entre le travail, les enfants, les courses, le ménage, et quelques loisirs. Une course sans fin, mais souhaite-t-on vraiment que cette course s’arrête?
Imaginez-vous projeté, demain, et condamné à vivre dans un de ces royaumes divins, sans y avoir été préparé? Aussi beaux soient-il, sommes-nous vraiment prêts à vivre ainsi? Aucune distraction, absolument rien à faire, rien pour s’occuper l’esprit, rien à voir, des royaumes où même le langage n’existe pas, remplacé avantageusement par de simples ressentis. Un espace noir, sans paysages, sans fleurs, sans rien…. Certains sages qui recherchent la paix en s’isolant dans une montagne, sont encore bien loin de pouvoir reproduire un environnement semblable, à moins de ne jamais sortir de leur grotte. La montagne est un lieu particulièrement magnifique, et riche. On peut facilement s’extasier devant la richesse et la beauté de la création. On n’est jamais sans rien faire, loin de là.

imagesS9MKFNQK

Le Néant est tout autre chose, bien au delà du fait d’être seul, et on ne peut s’en approcher à mon avis que durant la méditation. Cela demande en fait beaucoup de courage, et une profonde conviction que c’est cela que l’on veut approcher. En fait, je crois que seul un fou désirerait connaître le Néant à moins qu’il ne sache à l’avance ce qu’il peut y trouver. Sans ce désir profond, sincère, de se perdre dans le Néant, la méditation dépasse rarement le stade d’une bonne relaxation, ce qui est en soit déjà, très important, et très nourrissant pour notre être bien évidemment. Mais cette peur du Néant, souvent inconsciente, peut être un des freins majeurs à l’expérimentation d’états plus élevés tels que les états de Samadhi.

Il est important de comprendre que ce que l’on va être à même d’expérimenter durant nos séances de méditation (ou de tentatives de méditation!), est le reflet de la manière dont nous abordons nos vies, et notamment notre rapport avec deux notions fondamentales que sont l’être et le faire. Il est difficile d’être les deux à la fois, pas impossible, juste difficile. Surtout si nous ne sommes pas capables, déjà, de sortir du « faire », pour faire émerger l' »être ». C’est là tout le paradoxe. Nous remplissons nos vies d’activités, de rencontres, de pensées, de tracas, à cause de notre peur innée du Néant, alors que c’est justement ce Néant qui peut nous faire sentir l’état de plénitude. Nous vider, pour mieux nous remplir. Nous remplir de quoi? De nous-mêmes… de notre être le plus profond qui ne demande qu’à nous rejoindre.

Beaucoup de personnes utilisent la méditation (ou plutôt relaxation) pour arriver à supporter leur rythme de vie trépident. Stressés, anxieux, malades, ils trouvent là une bulle d’air frais qui leur font tenir le coup, sans pour autant remettre en question leur façon d’aborder la vie. Evidemment, trouver du réconfort est une bonne chose, et c’est même indispensable. Mais le gain à en retirer pourrait être tellement au delà de leurs attentes… Mais cela implique une remise en question profonde de nos modes de vies, de nos relations, de nos rythmes, de nos croyances et schémas mentaux. Développer l' »être » demande dans un premier temps de se mettre au clair avec notre dépendance au « faire », et de limiter ce « faire » à ce qui est vraiment indispensable. Si toute notre énergie et notre temps sont dépensés dans des actions extérieures, que reste-t-il pour le développement de notre être intérieur? Il y a donc dans un premier temps un ménage à faire de manière à limiter nos actions à celles qui sont essentielles, et à celles qui nous nourrissent vraiment, et ne plus nous éparpiller dans des choses futiles. L’art du discernement, de l’honnêteté envers soi-même. Le courage de remettre en question ses habitudes, de ne pas céder aux pressions sociétales, de comprendre les motivations réelles qui se cachent derrière nos choix…

Par exemple, récemment, j’ai choisi de ne pas postuler à une promotion interne qui était proposée dans mon service. Mon expérience, mon niveau de diplôme auraient je pense été des atouts importants, mais cela ne m’intéressait tout simplement pas. Pourquoi? J’aime mon travail, et le confort relatif qu’il me procure financièrement. Elever seule ses deux enfants, et pouvoir s’assumer, de manière autonome, c’est important à mes yeux. Mais par contre, je n’ai pas besoin de reconnaissance professionnelle. Une augmentation de salaire serait très appréciable .. mais suis-je prête à investir plus de temps, d’énergie et de stress, dans ce travail? La réponse est clairement non. J’aime pouvoir sortir à 17h , pour passer du temps avec mes enfants, ou aller grimper, bref, faire autre chose. Par ce refus de m’investir davantage professionnellement, j’ai posé un choix ferme pour limiter le faire, et favoriser mon être. Une décision qui est loin d’être anodine. Et des décisions telles que celles-ci, nous devons en prendre régulièrement. Des petites telles que « est-ce que je sors avec des amis, ou bien je me couche tôt pour une fois? », ou des plus importantes, en rapport avec notre milieu professionnel ou amoureux par exemple.

barque-solitude

Derrière la peur du Néant se cache la peur de l’ennui, mais aussi, la peur de la solitude, et le manque d’amour. Nombreux sont les prétendants à la « Réalisation » qui ne se sont probablement jamais posé certaines questions, pourtant fondamentales. L' »Unité » tant citée apparaît comme quelque chose d’extraordinaire. Pourtant, à y réfléchir, je trouve que cela peut être quelque chose d’également particulièrement terrifiant. On fantasme de choses que l’on imagine comme merveilleuses, mais sans les connaître. Imaginez que l’on vous montre les royaumes auxquels vous pourriez prétendre, afin que vous puissiez faire un choix éclairé. Seriez-vous prêt à quitter ce monde d’une extrême richesse pour vivre éternellement dans un état de béatitude, mais où il ne se passe plus rien? Feriez-vous ce choix? Nous rêvons d’Unité, mais l’Unité, c’est aussi la solitude absolue, définitive. Nous ne sommes plus que Un. Pour espérer atteindre un tel état, notre conscience doit d’abord réaliser d’énormes bonds en avant, doit dépasser son besoin d’amour extérieur, sa peur de la solitude, sa peur de l’ennui. Elle doit être son propre amour, sa propre joie, sa propre sagesse. Elle doit d’abord être une avec elle-même.

Cela demande une très grande force intérieure, beaucoup de sagesse, d’honnêteté, et une persévérance à toute épreuve! La souffrance liée au manque d’amour est l’une des plus fréquentes, et sûrement l’une des plus difficiles à surmonter. Il y a deux attitudes possibles à avoir face à cette souffrance : prier pour rencontrer enfin l’âme sœur , ou bien prier pour ne plus souffrir de la solitude. J’ai toujours choisi la deuxième option, qui permet de retrouver sa véritable force intérieure, et qui n’empêche pas de rencontrer quelqu’un. On est enfin libéré de cette quête incessante visant à remplir un vide illusoire en soi. L’amour humain est merveilleux, quand il est vécu entre deux êtres suffisamment mâtures, mais ne nous cachons pas que ces rencontres sont rares. Dépasser le manque d’amour devient l’une de nos plus grandes forces. L’esprit n’est plus influencé par la peur de perdre l’autre, il gagne en lucidité, en discernement, contrôle mieux les aspects émotionnels de la relation, ou de la non-relation. Tout devient bien plus simple, et les amitiés entre sexe opposé peuvent s’épanouir le plus naturellement possible. Et surtout, l’amour véritable peut émerger de notre propre cœur, car les obstacles sont enfin tombés. Un amour sans support. Un état d’amour.

être-amoureux-2

Souvenez-vous d’un moment de votre vie où vous avez ressenti un amour puissant pour quelqu’un. Rappelez-vous cet état de plénitude, de bien-être. Si vous avez déjà vécu cela, vous avez beaucoup de chance, car vous pouvez vraiment comprendre ce dont je parle ici. Toute cette douceur…. D’où venaient toutes ces sensations? Est-ce l’autre qui les a mise en vous? Non… Elles provenaient de votre part la plus profonde. L’autre n’a été qu’un déclencheur, un interrupteur, mais la source véritable est en chacun de nous. Une fois que nous avons compris cela, et que nous mettons tout en œuvre pour faire tomber, l’un après l’autre, tous les obstacles qui enserrent notre cœur et notre âme, à un moment, le miracle se produit, et une grande vague d’amour émerge de nulle part, nous inonde, alors que rien à l’extérieur ne semble l’avoir suscité. Alors on sait que l’on est sur le bon chemin. La vague passe, et si l’on poursuit nos efforts, une autre vague ne tardera pas à survenir, plus forte encore que la précédente, plus durable. Petit à petit, cet état d’amour devient plus présent, et si il se fait plus discret parfois, on devient capable de le réactiver, car on sait désormais comment faire.

Conquérir le Néant, c’est donc dépasser sa peur de l’ennui, son manque d’amour, et savoir trouver refuge, dans la paix, au plus profond de soi….

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>