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La réalisation de Brahman, Shrî Aurobindo

Extrait de « Trois Upanishads, Ishâ, Kena, Mundaka », commentés par Shrî Aurobindo.

« Le moyen de connaître le Brahman est, nous l’avons vu, de revenir derrière les formes de l’univers, jusqu’à ce qui est essentiel dans le cosmos – et ce qui est essentiel est double : les Dieux dans la Nature (ici, les Dieux font référence aux forces vitales en nous: mental, vie, parole, les sens et le corps), et le Moi dans l’individu – puis de découvrir derrière les Dieux et le Moi, le Transcendent qu’ils représentent.


Le rapport de fait des Dieux au Brahman dans le processus de la connaissance divine a déjà été déterminé (fait référence à tout un chapitre du livre, non reporté ici). Les mécanismes cosmiques à travers lesquels agissent les Dieux, mental, vie, parole, sens, corps, doivent prendre conscience de quelque chose au-delà d’eux qui les gouverne, par quoi ils existent et se meuvent, par la force de quoi ils évoluent, se développent et parviennent à la puissance, à la joie, à la capacité ; ils doivent se tourner vers cela, abandonnant leurs opérations ordinaires ; abandonnant celles-ci, abandonnant cette fausse idée d’une action indépendante et s’ordonnant soi-même – qui est un égoïsme du mental, de la vie et des sens – ils doivent devenir consciemment passifs, soumis à la puissance, la lumière et la joie de quelque chose qui est au-delà d’eux. Le résultat est alors que ce divin Innommable Se réfléchit ouvertement dans les Dieux. Sa lumière prend possession du mental pensant, Sa puissance et Sa joie prennent possession de la Vie, Sa lumière et Sa jubilation prennent possession du mental émotif et des sens. Quelque chose de l’image suprême de Brahman tombe sur la nature terrestre et la change en la nature divine.

Ce n’est pas par un soudain miracle que tout cela s’accomplit. Cela vient par éclairs, révélations, touches soudaines et lueurs rapides ; c’est comme un bondissement de l’éclair de révélation qui jaillit pour un instant de ces cieux, puis revient à sa source secrète, comme une paupière qui se lève sur une vision intérieure, puis se baisse parce que l’oeil ne peut regarder longtemps et fermement la lumière absolue. La répétition de ces touches, de ces visitations de l’au-delà, fixe les Dieux en leur contemplation, en leur expectation des régions supérieures ; la répétition constante les fixe dans une constante passivité ; mental, vie et sens, cessant de se tendre vers l’extérieur pour se saisir des formes de l’univers, seront de plus en plus fixés en la mémoire, la compréhension, la joie du contact et de la vision de cette gloire transcendante qu’ils ont résolu désormais de considérer comme le seul objet ; c’est à cela seul qu’ils apprendront à réagir, et non aux contacts des choses extérieures. Le silence qui est tombé sur eux et qui est maintenant leur base et leur condition deviendra leur connaissance de l’éternel silence qui est Brahman ; la réaction de leur activité à une lumière, une puissance, une joie suprêmes, deviendra leur connaissance de l’activité éternelle qui est Brahman. D’autre condition, d’autre réaction, d’autre activité, ils n’en connaîtront point. Le mental ne connaîtra rien que le Brahman, ne pensera rien que le Brahman, la vie ne sera attirée que par le Brahman, n’embrassera que le Brahman, ne jouira de rien que du Brahman, l’oeil ne verra, l’oreille n’entendra, les autres sens ne percevront rien que le Brahman.

Le but est-il donc un oubli complet de l’extérieur? Le mental et les sens doivent-ils se retirer vers l’intérieur et tomber dans une transe sans fin? La vie doit-elle être à jamais rendue immobile? C’est possible, si l’âme le veut ainsi, mais ce n’est pas inévitable, ni indispensable. Le Mental (Mental avec majuscule, pour le Mental supérieur) est cosmique un dans tout l’univers ; de même est la Vie, de même les Sens, de même la Matière du corps ; et quand ils n’existeront que dans le Brahman, et pour le Brahman, non seulement ils sauront cela, mais ils percevront, sentiront et vivront en cette universelle unité. Aussi, quelle que soit la chose vers laquelle ils se tournent et qui, pour les sens, le mental et la vie individuels, semble maintenant extérieure, ce qu’alors ils connaîtront, penseront, percevront, étreindront, ce dont ils jouiront, ce n’est pas la forme des choses, mais toujours et uniquement le Brahman. De plus, l’extérieur cessera d’exister pour eux, car rien ne sera plus extérieur, toutes choses nous étant intérieures, même le monde entier et tout ce qui est en ce monde. Car la limite de l’ego, le mur de l’individualité sera brisé ; le Mental individuel cessera de se connaître comme individuel ; il ne sera conscient que de l’universel Mental qui est un en tout, en quoi les individus ne sont que des noeuds de la mentalité unique ; de même la vie individuelle perdra son sens de séparativité et vivra seulement dans la Vie unique et en tant que Vie unique où tous les individus ne sont que des tourbillons du flot indivisible d’activité prânique ; le corps même et les sens ne seront plus conscients d’une existence séparée, mais le corps réel que l’homme se sentira être physiquement sera la Terre entière et l’univers entier et la forme entière, indivisible, des choses existant en tous lieux ; et les sens aussi seront convertis à ce principe de sensation, si bien que même en ce que nous appelons l’extérieur, l’oeil ne verra que Brahman en chaque vision, l’oreille n’entendra que Brahman en chaque son, le corps intérieur ou extérieur ne sentira que Brahman en chaque contact, sentira tout contact même comme intérieur dans le plus grand corps. L’âme de qui les Dieux sont ainsi convertis à cette loi, à cette religion suprêmes, réalisera dans le cosmos même et en toute sa multiplicité la vérité de l’Un auprès de qui n’existe pas d’autre, pas de second. De plus, devenant un avec le Sans-Forme et l’Infini, elle dépassera l’univers même et verra tous les mondes non pas extérieurs, non pas même commensurables avec elle, mais comme au-dedans d’elle.

Et de fait, dans la réalisation la plus haute, ce ne sera pas du Mental, de la Vie, des Sens, que le mental, la vie, les sens eux-mêmes prendront d’abord conscience, mais plutôt de ce qui les constitue. Par ce processus de constante visitation, d’attouchement, et d’influence divins, l’Esprit du mental, c’est-à-dire la connaissance supraconsciente, prendra possession de la compréhension mentale et commencera d’en transformer toute la vision et la pensée en la substance lumineuse et la vibration de lumière du  supramental. De même les sens seront transformés par les visitations du Sens qui est au-delà des Sens, et toute la conception même de la fonction-sens de l’univers sera modifiée, si bien que le vital, le mental et le supramental deviendront visibles aux sens, le physique n’étant plus que le résultat dernier, le plus petit et le plus extérieur. De même la vie deviendra un mouvement conscient de la Force-consciente infinie ; elle sera impersonnelle, non limitée par des actes particuliers ou une jouissance particulière, non enchaînée à leurs résultats, non troublée par les dualités ou le contact du pêché et de la souffrance, mais splendide, sans limites, immortelle. Le monde matériel même deviendra pour ces Dieux une image du Supraconscient infini, lumineux et bienheureux.

Telle sera la transfiguration des Dieux ; mais qu’adviendra-t-il du moi? CAr nous avons vu qu’il y a deux entités fondamentales, les Dieux et le moi ; et le moi en nous est plus grand que les puissances cosmiques, sa destination à Dieu plus vitale, pour notre perfection et notre réalisation de nous-mêmes, que toute transfiguration de ces divinités inférieures. Aussi, non seulement les Dieux doivent-ils trouver leur divinité unique et se résoudre en Elle – c’est-à-dire non seulement les principes cosmiques agissant en nous doivent se résoudre en l’activité de l’Un, principe de tous les principes, afin de devenir seulement une existence unifiée, une action unique de Cela malgré tout le jeu de la différenciation – mais aussi, et avec une nécessité plus fondamentale, le moi en nous qui supporte l’action des Dieux doit découvrir et pénétrer le Moi unique de toutes les existences individuelles, l’Esprit indivisible pour qui toutes les âmes ne sont rien d’autre que des centres, obscurs ou lumineux, de sa propre conscience.

Cela, le moi de l’homme, puisqu’il est l’essentiel d’un être mental, l’accomplira par le moyen du mental. Dans les Dieux, la transfiguration est effectuée par le Supraconscient lui-même visitant leur substance et, de ses éclairs, ouvrant leur vision jusqu’à les transformer ; mais le mental est capable d’une autre action qui n’est  qu’en apparence un mouvement du mental, qui est réellement le mouvement du moi vers sa propre réalité. Le mental semble aller vers Cela, y atteindre ; il est soulevé hors de soi jusqu’en quelque chose qui est au-delà, et, bien qu’il retombe, la volonté de connaissance dans la pensée mentale, par le mental, se rappelle cependant sans cesse et, à la fin, de façon ininterrompue, ce en quoi il a pénétré. De cela, par le moyen du mental, le Moi s’empare, et sur cela demeure, encore et encore, si bien que cela finit par être incorporé à lui, à être enfin capable de demeurer avec sécurité dans cette transcendance. Cela dépasse le mental, dépasse sa propre individualisation mentale de l’être qu’il sait maintenant être soi ; il monte et prend pour base le Moi de tous, la condition d’infinité joyeuse en soi qui est la manifestation suprême du Moi. Car l’immortalité* transcendante, c’est l’existence spirituelle que les Upanishads déclarent être le but de l’homme et par quoi l’homme sort de l’état mortel pour entrer dans les cieux de l’esprit.  »

Shrî Aurobindo

* l’immortalité, dans les Upanishads, n’a pas le sens qu’on pourrait lui donner aujourd’hui, à savoir que l’homme peut vivre éternellement sur Terre. L’immortalité upanishanique est le fait de transcender la mort, de sortir du cycle des réincarnations (si l’âme le souhaite), et de rester pleinement conscient à la mort.

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