yoga-du-roi

Le Yoga du Roi

Dans cet extrait de Savitri (Livre I), Sri Aurobindo décrit avec sa délicatesse habituelle le phénomène d’élévation de la conscience qui se produit de manière non linéaire. Une élévation par paliers à laquelle l’aspirant spirituel doit s’habituer, et qui permet de mettre en lumière les zones d’ombre qui nous restent encore.
La lumière revient pourtant, toujours plus brillante :)

« Un temps seulement, tout d’abord, ces états plus célestes
Ces vastes soulèvements dans un immense équilibre pouvaient durer.
La haute tension lumineuse se brise trop vite,
Se brisent l’immobilité de pierre du corps, la transe silencieuse de la vie,
Le calme et la puissance sans souffle du mental silencieux,
Ou lentement ils défaillent comme un jour doré qui tombe.
Les membres d’en bas, agités, se fatiguent de la paix;
Une nostalgie des vieux petits travaux et des vieilles joies,
Un besoin de rappeler les petits moi familiers,
De marcher sur les chemins inférieurs accoutumés,
Besoin de se reposer dans l’équilibre naturel de la chute
Comme l’enfant qui apprend à marcher ne le peut trop longtemps,
Et la volonté de titan qui grime à jamais s’efface,
Le feu sacré pâlit sur l’autel du coeur.
Les vieilles cordes subconscientes tirent encore
Ramenant des hauteurs l’esprit mal consentant,
Ou l’épaisse gravitation d’en bas nous retraîne
Dans l’aveugle inertie engloutissante de notre base.
De cela, le Suprême Diplomate se sert aussi,
De nos chutes, il fait un moyen d’ascension plus vaste.
Car, dans les rafales qui traversent les champs de la nature ignorante,
Dans le chaos à demi ordonné de la vie mortelle,
Le Pouvoir sans forme, le Moi d’éternelle lumière
Suit dans l’ombre l’esprit descendu;
La dualité jumelle à jamais une
Choisit sa maison parmi le tumulte des sens.
Invisible, il vient dans nos replis obscurs
Et sous le voile des ténèbres fait son travail,
Hôte et guide subtil qui sait tout,
Jusqu’à ce que cette obscurité aussi sente le besoin, la volonté de changer.
Tout, ici-bas, doit apprendre à suivre la loi d’en haut,
Les cellules de notre corps doivent tenir la flamme de l’immortel.
Sinon l’esprit seul rejoindrait sa source,
Laissant un monde à demi-sauvé à son douteux destin.
La Nature peinerait à jamais, sans délivrance
A jamais notre Terre tournoierait dans l’espace, sans secours
Et l’immense dessein de cette création serait trahi
Jusqu’à ce que, finalement, l’univers frustré s’engloutisse, perdu.

Même l’intensité divine de son envol de Roi devait retomber:
Sa conscience d’en haut s’est retirée à l’arrière-plan ;
Vague et éclipsé, son extérieur humain luttait
Pour saisir encore les vieilles sublimités
Toucher la haute note qui sauve, la flamme d’ailleurs
Rappeler la Force divine à notre terrible besoin.
Toujours, la puissance revenait à verse, comme une mousson soudaine
Ou lentement, une présence grandissait dans sa poitrine ;
Elle grimpait de nouveau à la hauteur déjà connue
Ou s’élançait par-dessus les pics d’où elle était tombée.
Chaque fois qu’il s’élevait, l’équilibre était plus vaste,
Une demeure s’ouvrait sur un plan plus haut de l’esprit,
Chaque fois, en lui, la Lumière restait plus longtemps.
Dans cette oscillation entre la terre et les cieux,
Dans cette ineffable grimpée de communion,
Grandissait en lui comme grandit l’orbe de la lune
La gloire de son âme intégrale.
Une union du Réel et du partiel,
Un regard du Seul dans chaque visage,
La Présence de l’Eternel dans les heures,
Donnaient du large aux demi-yeux mortels du mental,
Jetaient un pont entre les forces humaines et le Destin
Et faisaient un tout du fragment d’être que nous sommes ici.

Enfin, un solide équilibre spirituel était acquis,
Une habitation constante dans le royaume de l’Eternel,
Un lieu sauf dans le Silence et le Rayon,
Un territoire dans l’immuable.
Les hauteurs de son être vivaient dans le Moi immobile ;
Son mental pouvait reposer sur un terrain céleste
Et regarder en bas la magie et le jeu
Où l’Enfant-Dieu attend sur les genoux de la Nuit et de l’Aurore
Et l’Indestructible revêt le déguisement du Temps.
Aux sommets immobiles et aux abîmes tourmentés
Son esprit égal donnait un vaste assentiment :
La force tranquille d’une sérénité stable,
Un immense regard imperturbé par le tumulte du Temps
Affrontaient toutes les expériences avec une paix inaltérable.

Indifférent au chagrin et au bonheur,
Inséduit par les merveilles et les appels,
Immuable, il contemplait le flux des choses,
Calme et à part, il supportait tout ce qui est:
Son esprit immobile aidait la peine du monde.
Inspiré par le silence et la vision aux yeux clos
Sa force pouvait oeuvrer à un nouvel art lumineux
Sur ce matériau grossier dont tout est fait
Ce refus de la masse d’Inertie
Et cette grise façade de l’Ignorance du monde
Et la Matière inconsciente et l’énorme erreur de la vie.
Comme le sculpteur taille un dieu dans la pierre
Lentement, il burinait la noire enveloppe,
Cette ligne de défense de la Nature ignorante,
L’illusion et le mystère de l’Inconscient,
La draperie funèbre dont l’Eternel couvre sa face
Pour mieux agir, inconnu, dans le Temps cosmique.
Une splendeur de création nouvelle venait des pics,
Une transfiguration dans les abîmes mystiques,
Un fonctionnement cosmique plus heureux pouvait commencer
Et façonner à neuf la forme du monde en lui:
Dieu découvert dans la Nature, la Nature accomplie en Dieu.

Déjà en lui, il voyait cette Puissance au travail:
La vie avait posé sa base sur les hautes cimes de son être;
Son âme, sa pensée, son coeur étaient un seul soleil maintenant ;
Seules, les régions infernales de la vie restaient confuses.
Mais là aussi, dans l’ombre incertaine de la vie,
Il y avait un labeur et un souffle de fournaise ;
Sous sa cagoule ambigüe, la puissance céleste forgeait
Surveillée par l’immuable paix du Témoin intérieur.
Même dans la Nature en lutte qui restait en dessous,
D’intenses périodes d’illumination venaient:
Gloire après gloire, des éclaires brûlaient,
L’expérience était une légende de feu et de conquêtes,
La brise soufflait sur la flotille des Argonautes divins,
D’étranges richesses faisaient voile vers lui, venues de l’Invisible:
Des splendeurs de perception envahissaient le vide de la pensée,
La Connaissance parlait aux immobilités inconscientes,
Des torrents de félicité et de force radieuse se déversaient,
Des visiteurs de beauté, des ravissements comme une tempête
Déferlaient du tout-puissant Mystère en haut.
De là, s’abattaient les aigles de l’Omniscience.
Un voile dense se déchirait, un formidable murmure jaillissait;
Comme un écho dans l’intimité de son âme
Un cri de la sagesse des transcendances extatiques
Chantait sur les montagnes d’un monde jamais vu;
Les voix que seule l’écoute intérieure entend
Lui transmettaient le mot prophétique,
Et les éclatements enveloppés de flamme de la Parole immortelle
Et les éclairs d’une Lumière occulte révélatrice
Venaient à lui des profondeurs impénétrables.
Une connaissance inspirée siégeait en lui
Dont les secondes illuminent plus que des années de raison:
Une note au scintillement révélateur tombait
Tel un accent qui pointe la Vérité,
Et comme une fusée qui éclaire tout le terrain
Un rapide discernement intuitif brillait.
Un seul coup d’oeil pouvait séparer le vrai du faux
Ou poser une seconde son phare de feu dans la nuit
Pour trier la foule des prétendants aux portes du mental
Travestis sous la fausse signature des dieux,
Et déceler l’épouse enchantée sous son masque
Ou scruter le visage apparent des pensées de la vie.  »

Sri Aurobindo, Savitri, Livre I, « Le yoga du Roi »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>